ANALYSE
SÉMIOTIQUE
OBJET
DE MARQUE

Article rédigé par Axelle Piednoir (dr), relu et validé par Jacques Fontanille.

La machine à café Pixie de Nespresso

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Illustration de la machine à café Pixie de la marque Nespresso (illust. Axelle Piednoir)

Analyse sémiotique de la machine à café Pixie de Nespresso

01 | La catégorie d'objet de marque

Le café encapsulé est la solution utilisée par Nespresso et d’autres marques concurrentes pour commercialiser le café, dans un emballage opaque et hermétique (capsules).

John Sylvan est l’inventeur de ce système. Nespresso est la marque à avoir adapté et développé dans le monde le concept des petites capsules en aluminium, colorées selon le café qu’elles contiennent. Les machines Nespresso sont dépourvues du porte-capsules manuel qui équipait les machines à café jusque-là, les rendant plus difficiles à utiliser. Nespresso vend un système complétement fermé : la marque conçoit les machines, fabrique les capsules et vend le tout.

Ce système modifie la manière de faire du café. Le sujet-utilisateur d’une machine à café en dosettes ne voit plus, ne sent plus, ne touche plus le café moulu. Les sens sont annihilés par la dosette. Seul le résultat final, le café liquide préparé et prêt à être consommé, sollicite nos sens. La préparation du café chez soi est dissimulée, à l’instar des produits alimentaires élaborés en usine. Le consommateur ne se prépare plus son café (choix du café en brûlerie, choix de la quantité de café et d’eau souhaitée dans sa boisson, etc.), il l’achète déjà prêt dans sa capsule, l’emballage imposant alors la bonne quantité, le bon café, le tout sans rien lui faire sentir, sans rien lui faire voir. La dernière étape de fabrication se fait désormais chez lui, la machine à café représentant l’usine portative domiciliée chez le sujet-consommateur.

Nespresso a établi un système de couleurs pour différencier rapidement les différents arômes de café proposés. Le consommateur ne choisit pas un café, mais une couleur. C’est un nouveau système de codes d’identification du café établi sur l’identification visuelle d’un packaging. Cette codification repose sur la confiance -croyance- de l’utilisateur en la marque.

La capsule opaque en aluminium -matériau résistant et léger- enferme le café dans une sorte d’écrin. La marque fait croire ainsi que la capsule protège le café de l’extérieur qui est attribué du rôle d’opposant à la réalisation de la boisson caféinée. 

Avec la commercialisation de la capsule, l’usage devient un rituel de consommation individualisé : une capsule pour un café. Le design de la machine à café Nespresso n’offre pas la possibilité de contourner cet usage individuel car, quand bien même l’usager utiliserait dix capsules pour remplir une cafetière et la servir à un groupe, il n’aurait pas la place pour la poser sur le bac d’égouttage servant de support à tasse sur la machine.

 

La machine à dosettes Nespresso propose des solutions technologico-fonctionnelles, plastiques et narratives modifiant considérablement la manière de faire un café et invite le sujet-utilisateur à profiter (expérience utilisateur) avec confiance d’un produit fini préparé pour lui (service).

L’occultation du café en poudre stocké dans des capsules opaques laisse un nouvel espace d’action à la forme extérieure de la machine modifiant la configuration discursive de la préparation du café à boire.

 

Les modèles de machines à dosettes connaissent des formes variées avec une valeur d’usage univalente. La concurrence commerciale conduit les marques de machines à dosettes à introduire dans leurs objets une valeur différentielle afin d’améliorer l’immédiate distinction. Chaque objet développe alors sa propre identité plastique naissant d’une réflexion du discours-objet en construction dans un marché économique et design où la fonction première de l’objet crée des occurrences synchroniques.

L’étude détaillée de la machine à dosette Nespresso Pixie laisse apparaître un schéma de détermination particulier (une modélisation de l’usage) qui assigne une limite large au domaine d’investigation.

Analyse sémiotique de la machine à café Pixie de Nespresso

02 | Le design global de l'objet

La machine Pixie de Nespresso est équipée d’un corps central marqué par deux panneaux carrés latéraux en aluminium. Tout autour, se déploient divers éléments extérieurs aux formes arrondies. Le compartiment à eau, en plastique transparent, est situé à l’arrière de la machine. Au-dessus, un demi-cylindre noir repose sur la structure cubique de la machine et apporte une contrainte : l’impossibilité d’utiliser la machine Pixie comme un meuble, aussi petite soit-elle, sur lequel on peut poser des dosettes, des verres ou autres, ce qui limite l’utilité de la machine à sa stricte fonction de faire du café. Devant, un tympan noir créé par ce demi-cylindre sert de support d’inscription du nom de la marque et accueille le bec verseur mobile. En dessous de celui-ci, se trouve le support à tasse repliable sur lequel nous pouvons placer également les grands verres. Une entaille sur la grille du support à tasse trace la direction vers l’avant du bec verseur mobile qui, dans cette position, permet l’ouverture de l’encoche pour insérer la capsule de café. Le tout est surmonté d’une poignée amovible.

À première vue, le design est relativement compact, les éléments englobants, juxtaposés autour d’un corps central fermé d’accès, laissent des possibilités d’interactions entre l’objet et le sujet-utilisateur. 

2.1. Une allure de fontaine de village

On peut remarquer une similitude certaine entre la machine Pixie de Nespresso et une fontaine murale que l’on peut trouver dans les villes et villages, le devant de la machine reprenant les composants. La stèle arrondie en haut permet de maintenir le robinet qui verse son contenant dans un réservoir qui sert de bassin. Contrairement à une fontaine en ronde-bosse, où l’on peut circuler tout autour, celle-ci ne se montre que d’un côté. La machinerie –pompage et tuyauterie – est cachée, non-visible, dans la roche, la stèle ou le sol. C’est la fontaine de passage, celle où l’on ne s’arrête que pour s’abreuver et se rafraîchir. Elle n’a pas une fonction de rassemblement, comme les fontaines circulaires qui sont bien souvent au centre d’une place. Le design de la Pixie, en reprenant ces codes de la fontaine de village, donne lieu à une assimilation eau/café, et finalement la machine est, dans la cuisine, cette source de désaltération qui nous est offerte. 

2.2. Les oppositions morphologiques

Tous ces éléments incrustés et pour certains émergeants du cube central renforcent l’aspect high-tech et compact de la machine Pixie.

Les oppositions morphologiques des formes centrales angulaires du corps d’aspect cubique de la machine et des membres extérieurs curvilignes se déployant tout autour peuvent s’écrire : centripète versus centrifuge ; angulaire versus curviligne ; mobile versus immobile. (Ces oppositions mettent en place les diverses configurations plastiques et valeurs figuratives correspondantes).

La discontinuité morphologique est une des caractéristiques principales du design de la machine Pixie. Cette discontinuité se présente comme une pluralité d’éléments qui, tout en restant distincts, s’accordent pour former une harmonie achevée et autosuffisante.
L’aspect cubique du centre de la machine est représenté par deux panneaux latéraux amovibles, en aluminium, apportant, si l’acheteur le souhaite, une touche colorée à la machine. Ces panneaux procurent également de la robustesse à l’ensemble, due au matériau utilisé (l’aluminium plutôt que le plastique) et aux huit vis ostensibles, qui donnent au boîtier une forte cohésion et une stabilité d’ensemble. Les vis apparentes pourraient indiquer la possibilité de démonter les panneaux pour en mettre de nouveaux ou ouvrir le corps de la machine. Or, ce n’est pas le cas. Tout est scellé ; ce qui renvoie davantage à l’image d’un coffre-fort. La marque propose différents traitements de l’aluminium –lisse, cannelé, perforé-, déclinables en cinq colories sur son site marchand –rouge électrique, titane électrique, carmin, marron, aluminium électrique-. 

L’habillage proposé reste sobre dans une gamme de tonalités « naturelles » allant du chaud carmin au froid gris-aluminium.

Ce traitement esthétique apporte de nouveau une rupture entre la dalle centrale et les parties qui jaillissent d’elle : couleur versus noir ; aluminium versus plastique. Les huit vis (quatre de chaque côté) assemblent et unifient le corps global.

Des éléments esthétiques contribuent également à la cohésion de l’ensemble : les deux vis de la poignée font écho à celles présentes sur les dalles, la grille d’égouttage ainsi que le collecteur de capsule (grille métallique située juste au-dessus) sont assortis à l’aspect cannelé des deux dalles.

La machine Pixie invite l’utilisateur à placer sa tasse dans un écrin formé par le bac d’égouttage, le collecteur de capsules, l’orifice de sortie du café, le tout refermé par la poignée amovible. Dans ce micro espace où s’offre à nous le café, se rejouent les mêmes tensions que dans le corps global. L’aspect angulaire du collecteur de capsule s’oppose à la forme curviligne du bac d’égouttage –angulaire versus curviligne. La courbure de la poignée, placée à l’avant de la machine, fait écho à l’arrondi du bac d’égouttage servant de support à la tasse qui est comme entourée, prise en charge par la machine lors de la préparation du café. Le socle rabattable -pour faire un café latte par exemple- et le bec verseur amovible s’opposent à la partie fixe du collecteur de capsules – mobile versus immobile. Cet écrin métallique où repose la tasse de café est enveloppé d’une grille utilitaire pour le bac d’égouttage et d’une grille décorative pour le collecteur de capsules. L’unité de matière enclore davantage la tasse. En allant plus loin, cette partie de la machine Pixie se charge d’anthropomorphisme, l’écrin paraissant être une ouverture. Le bac d’égouttage relevé : la bouche est fermée ; une fois rabaissée : la bouche s’ouvre et de celle-ci sort le café préparé dans le corps de la machine. Tout ceci n’est pas sans rappeler la Bocca della Verità[1], une sculpture assimilée à un masque d’où sort l’eau de la bouche. Dans une vision d’ensemble, la machine Pixie avale la capsule qui ressort percée : vider le corps de sa substance -éviscérer-.

La poignée est un actant figuratif mettant en jeu plusieurs processus d’actions synchroniques et diachroniques. Levée, la poignée permet d’ouvrir le réceptacle de la dosette pour en insérer une nouvelle et fait tomber dans le collecteur de capsules la précédente déjà utilisée. Une fois rabattue, la poignée ferme le réceptacle et permet, dans ce geste de rabattement, de compresser une paroi dentée contre la capsule prise en charge par la machine, pour ainsi, par perçage, libérer le café de la capsule, qui sera ensuite traité comme une boisson. La poignée sert avant tout de levier dans cette dernière action où l’utilisateur de la machine participe à l’extraction du café. Il a un rôle d’adjuvant, pour lui-même – il aide à la préparation de son propre café-, et pour le café qu’il libère, avec « force », de sa capsule. Cette violence contenue implique l’utilisateur dans le processus d’action grâce à un mouvement de bascule qui sollicite davantage de force qu’un simple bouton à appuyer. Ce mouvement en avant, qui consiste à abaisser la poignée vers la tasse installée dans son écrin, donne le sentiment à l’usager de se servir Soi-même du café : il met le café dans la tasse après avoir inséré la capsule dans la machine. Bien évidemment, il n’en est rien. Les secondes entre le mouvement de rabattage de la poignée et l’écoulement du café indiquent le temps de préparation de la boisson.

Cette poignée permet également la mobilité pratique de la machine, invitant l’utilisateur à la transporter ou à la déplacer, ce qui la libère des contraintes habituelles à rester cacher dans la cuisine –son immobilité spatio-temporelle-. 

2.3. Le visible et le non-visible

Parmi les éléments visibles de la machine Pixie, nous remarquons une mise en tension entre ce qui nous est montré et ce qui nous est dissimulé. La machine est un espace fait de seuils et de séparations où une rupture se vérifie entre ce qui fait l’objet de l’attention (visible) et ce qui est caché (non-visible).

 L’opacité de la machine ne rend pas disponible l’intérieur de la machine pour une évaluation esthétique. Ce corps-enveloppe cache les organes techniques de la cafetière, fermé à double tour par de grosses vis. La machine a la « prérogative » de pouvoir-faire à l’intérieur -le corps central masqué-, ce qui est interdit d’accès à l’utilisateur de la machine. Elle prend en charge ce qui ne peut être vu par l’utilisateur. Cela ne le regarde pas : les coulisses de l’action qui ne doivent pas être exposées au public. Cet interdit en fait un espace occulte. La séparation constitutive qui domine la relation machine-utilisateur, devient également déterminante pour l’interprétation des « scansions temporelles » et dans la sollicitation des sens. 

L’espace opaque est au cœur de la machine, au milieu de la chaîne de production du café, entre le bac à eau situé à l’arrière –produit non transformé- et le bec verseur situé à l’avant – d’où coule le nectar après être sorti de la boite noire-. C’est comme un tour de passe-passe. La machine présente donc visuellement un rythme à trois temps où les éléments placés linéairement, de l’arrière à l’avant, prennent part à l’organisation temporelle dans laquelle s’inscrit la réalisation de la boisson caféinée. Cette structuration spatiale d’un même ensemble d’événements, ponctuée de seuils fixes et déterminés, scinde les moments discontinus (angulaire versus curviligne ; mobile versus immobile) et les espaces séparés (visible versus opaque). C’est un modèle de la succession en ligne : tout est disposé en blocs d’objets-outils devant faire face à l’écoulement de l’eau -objets sur lesquels se concentre sa collecte ou le réglage de son écoulement-.

La sollicitation des sens se subordonne à l’espace rythmé en parties distinctes de la machine. La vue, mais également l’ouïe et l’odorat sont différemment sollicités à chaque étape du processus de préparation de la boisson caféinée. Le liquide, encore pur, commence son circuit par le bac à eau transparent sollicitant largement la vue. Cette visibilité permet à l’utilisateur de juger de la clarté de l’eau et de la quantité encore restante dans le réservoir. Ensuite, le liquide traverse le corps opaque de la machine où la vue est remplacée par l’ouïe. Le broyeur de capsule et l’eau chauffée produisent un bruit tonitruant[2]. S’en suit l’écoulement du café dans le bec verseur, moment où la sollicitation des sens est culminante, et où l’odorat s’ajoute à la vue retrouvée et au bruit que fait le café en s’écoulant dans le verre.

On voit bien ici que seuls les liquides sont exposés. L’eau est semi-montrée, car placée à l’arrière de la machine. Cette partie, bien que visible, reste néanmoins masquée, mise en coulisse. Autre liquide dévoilé : le café liquide. Celui-ci sort à l’avant de la machine par l’orifice situé quelques centimètres au-dessus de la tasse (opaque ou transparente) laissant percevoir le flux de la boisson enfin prête. Le café liquide n’est pas stocké et immobile comme l’eau enfermée dans son réservoir, mais bien en mouvement, éjecté et par la même libéré de la machine. Le positionnement de ces deux points de liquides, à l’avant et à l’arrière de la machine, stipule un parcours narratif « secret » de la transformation de l’eau en café. L’eau, dont on remplit le réservoir, devient café lorsque l’on rabat la poigné. Le bloc solide et opaque au centre de la machine sépare ces deux liquides, eau et café. C’est une boite magique où la transformation s’effectue de manière invisible, mais audible. Le parcours du regard a donc ici toute son importance. 

Des parties (début / fin) sont sous les yeux de tout le monde (même si la fin est davantage mise en valeur, car une disposition avant – arrière permet de hiérarchiser le visible en plus ou moins visible). Le bac à eau est une sorte de vitrine transparente avant la transformation (tour de magie). La boite noire : le spectateur voit le corps avant la transformation et atteste donc de sa présence ici, maintenant (immanence) –objet/temps/espace-. Le corps (l’eau) rentre dans la boite noire fermée et ressort transformée en café. 

Enfin, évoquons la grille. Cet élément est la partie du corps-machine qui permet d’éliminer le surplus : capsules usagées, café froid tombé dans la grille d’égouttage, marc de café. Il y a une orientation de l’attention et du contact. Car si le choix de la grille a été adopté par les designers, c’est pour sa forme semi-ouverte, visible mais pas trop. Elle donne ainsi une information sur le moment du nettoyage tout en cachant au mieux cette zone de déchet. On y voit ainsi une intention de type plus hygiénique qu’esthétique.

Analyse sémiotique de la machine à café Pixie de Nespresso

03 | Le Programme Narratif de la préparation du café à partir d’espaces en contraste

Tentons l’inventaire suivant : gris clair argenté/brillant (les vis, les panneaux latéraux lorsqu’ils sont choisis dans ce coloris, la grille d’égouttage, le collecteur de capsule, la poignée) ; noir mat (la partie supérieure en forme de demi-cylindre, le bec verseur, le bac d’égouttage, le couvercle du réservoir d’eau) ; coloré (les panneaux latéraux lorsqu’ils sont choisis dans une teinte autre que le gris) ; transparent (le réservoir d’eau). 

3.1. Le parcours fonctionnel

Le premier parcours fonctionnel identifiable est le lieu où se manifeste « syntaxiquement » la transformation du café. Cet espace topique est le « cube » coloré surmonté du cylindre noir au centre de la machine. Il est caractérisable par les oppositions suivantes :

  • angulaire versus curviligne 
  • couleur versus non-couleur
  • cannelé versus lisse

Le deuxième parcours fonctionnel est l’ « ailleurs », c’est-à-dire ces lieux qui englobent l’espace topique, en le précédant ou en le suivant. Cet espace hétérotopique est désignable par les accessoires tout autour du cube central. Ils sont comme des membres extérieurs du corps, des extensions, des parties ou des membres. Sur l’objet qui nous intéresse, les éléments qui composent cet espace opposent :

  • opacité versus transparence
  • mobile versus immobile
3.2. Angulaire versus curviligne

L’opposition entre la morphologie agoniste des parties (design ouvert et accueillant/lisse et curviligne) et la morphologie antagoniste des contours des panneaux latéraux en aluminium (la rigidité du design fermé et repoussant/cannelé et angulaire du corps central de l’objet) peut être mise en relation, sur le plan du contenu, avec les oppositions /maniable/ versus /rétif/. D’autres oppositions rentrent en jeu dans cette dichotomie. Tout d’abord l’esthétisme entre les matériaux qui laissent voir –ils contiennent du liquide (design translucide/intelligible du plexiglas transparent pour le réservoir d’eau et la grille d’égouttage qui laisse entrevoir le café transformé)- et les matériaux qui ne laissent pas voir, obstruant la vue du mécanisme de préparation de la boisson caféinée (design opaque/caché des plaques latérales en aluminium et du dôme cylindrique noir). Vient ensuite l’opposition entre les éléments de design mobiles et accessibles en périphérie (la poignée qui s’abaisse, le capot du réservoir d’eau, le compartiment à capsules usagées et le bac d’égouttage amovible) et les éléments immobiles du corps central de la machine (les grosses vis renforcent la rigidité figée du bloc carré). Ces vis semblent soutenir le tout. Elles sont positionnées aux quatre coins où se situent les parties mobiles de la machine. Elles retiennent, elles empêchent. Mais elles indiquent aussi où regarder : l’eau, le bec verseur et le verre. Les trois endroits visibles de la transformation du café solide en café liquide).

Toutes ces oppositions sur le plan de l’expression : agoniste/antagoniste, laisser voir (transparent / ouvert)/ne laisser pas voir (opaque / fermé), mobile/immobile, peuvent être mises en relation dans l’autre plan hjelmslevien avec /maniable/ versus /rétif/, traduit en termes modaux reflétant l’intersubjectivité : la mise en commun des parcours plastiques de la machine Nespresso et du parcours interprétatif de l’utilisateur. L’ensemble des formes plastiques et des agencements de composants figuratifs de la machine Pixie présuppose une activité créatrice de la part de l’instance de l’énonciation, qui met en scène ses intentions, la façon souhaitée d’aborder la machine, les espaces discursifs d’interaction entre la machine et ses éléments et l’utilisateur, et une compétence interprétative de la part de l’énonciataire qui répond aux sollicitations sensorielles.

  • L’aspect /rétif/ suggéré par les contours angulaires englobants et l’opacité maintenant le secret – renforcé par la taille des vis et le cannelage des panneaux en aluminium qui mettent à distance, barrent le passage, immobilisent la structure – et protégeant le champ d’exercices le plus important de la machine à café, le lieu du procédé de la percolation, contre toute intervention de l’extérieur, est la conséquence du /vouloir ne pas faire/ de la part de l’énonciateur, qui cherche à entraver l’atteinte directe du corps de la machine Pixie, et du /pouvoir ne pas faire/ de la part de l’énonciataire qui s’abstient donc de l’aborder.

Ainsi l’objet, avec tous ces éléments de design possédant une dimension communicative de l’interdit (vis apparentes, cannelage, contours angulaires englobants…), fait savoir au sujet que cette partie de la machine a un degré de maniabilité minimal, voir nul. Il accorde à l’usager un /pouvoir ne pas faire/ (ou plutôt, il n’accorde pas à l’usager un /pouvoir faire/) qui est pour le destinateur (concepteur de la machine) un /devoir ne pas faire/, programme d’action qui est donc inscrit dans l’objet et auquel le bon usager se soustrait.

  • Le /non-rétif/ des formes semi-opaques arrondies -la grille d’égouttage ou angulaires-le collecteur de capsule- qui laissent percevoir leur contenant – capsules perforées et surplus de café liquide – est la conséquence du /vouloir faire/ de la part de l’énonciateur, qui entrouvre le champ plastique de la machine Pixie, et du /ne pas pouvoir ne pas faire/de la part de l’énonciataire, qui voit l’accès facilité de certaines parties de la machine.
  • La/maniabilité/ de certains éléments transparents témoigne d’une souplesse manifeste de l’ensemble qui résulte du /ne pas vouloir ne pas faire/ de la part de l’énonciateur, qui rend le champ d’exercice de la machine à café accessible à la manipulation de l’énonciataire, et du /pouvoir faire/ de la part de l’énonciataire, qui est à même de retirer-remplir-remettre le réservoir d’eau pour alimenter la machine (carburant). Sans cette action, la machine ne peut pas fonctionner (/devoir faire/).
  • La /non-maniabilité/ des parties arrondies et opaques à la fois est la conséquence du /ne pas vouloir (trop) faire/ de l’énonciateur, qui limite le champ d’exercice en /ne pas pouvoir (trop) faire/ de la part de l’énonciateur, qui est frustré dans ses tentatives d’approche pour retirer, remettre, défaire, enlever, ne pouvant dans ce cas présent que lever ou baisser la poignée, le support de tasse et le couvercle du bac à eau. Ces pièces, bien que souples, restent attachées au corps de la machine, comme le rappellent les deux grosses vis bien visibles de la poignée.
3.3. Quatre types de programmes narratifs isolables

La résistance est le PN d’usage qui se met en place à partir de l’aspect/rétif/ des éléments opaques, que ce soit le corps central angulaire ou les parties à la mobilité réduite comme le support à tasse ou la poignée -celle-ci a une force de résistance lorsqu’on l’abaisse, car elle permet la perforation de la capsule de café- et la /non-maniabilité/ symbolisée par les grosses vis apparentes visuellement très marquées et faisant partie intégrante du design de la machine. La machine Pixies’efforce de tenir à distance l’utilisateur et, par là même, de maintenir son intégrité plastique à l’égard de l’intervention.

L’interaction est le PN d’usage qui s’instaure à partir de l’aspect /non-rétif/ des éléments ouverts laissant percevoir leur contenant -grille, transparence- et la/maniabilité/ des parties se détachant complètement du corps central. Selon cette fonction, la Pixiese veut un interlocuteur qui considère l’utilisateur comme le récepteur de son devenir plastique. L’utilisateur s’actualise et se réalise dans et avec le parcours plastique de la machine à café, notamment à travers les éléments accueillants en périphérie du corps central angulaire et blindé.

La disponibilité est le PN d’usage qui se met en place à partir de l’aspect /non-rétif/ des éléments curvilignes en périphérie du corps central inaccessible et le /non-accès/ marqué par l’opacité de certains éléments/ membres qui restent fixés au corps. La Pixiese veut être une machine susceptible d’être abordée par un utilisateur dont elle a rendu possible le parcours plastique d’adaptation –modulable- et le passage des divers lieux (hétérotopique, paratopique et utopique)

La permission est le PN d’usage qui s’instaure à partir de l’aspect /rétif/ des éléments opaques et la/maniabilité/ des parties à découvert laissant voir une partie de ce qui se passe dans la machine. La Pixiese veut être une machine qui détermine les modes d’intervention de l’utilisateur. Elle n’accepte d’être manipulée que selon ses propres conditions, en respectant l’intégralité et la logique de son parcours plastique.

3.4. Quatre modalisations à partir des éléments d’un même objet
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Proposition d’une structure en carré sémiotique de l’objet Pixie.

Les valeurs de la syntaxe figurative de la machine Pixie naissent à travers le recoupement de deux profondeurs perceptives, corrélation qui s’établit sur la base de la sensori-motricité.
D’un côté, on a affaire au déploiement de la dynamique spatio-temporelle des composants figuratifs à travers les seuils de réticence (/rétif/) et de maniabilité, qui déterminent l’étendue de la saisie (minimale-maximale) ; de l’autre, à l’investissement sensoriel (apathie-esthésie) des énergies issues des composants figuratifs. La corrélation graduelle converse des profondeurs de saisie et visée -investissement affectif apathique + dynamique morphologique minimale (/rétif/) ; investissement affectif esthésique + dynamique spatio-temporelle maximale (/maniabilité/)- se manifeste par la manière dont les formes opaques englobantes amassées au centre (affirmées par les vis et l’aspect cannelé de l’aluminium) perdent leur caractère rétif et apathique grâce à l’introduction des formes arrondies, modulaires, ouvertes voir transparentes (le réservoir d’eau, le support de tasse, le collecteur de capsule, la poignée) agglomérées en périphérie et susceptibles de servir d’accroche manuelle dynamique pour l’utilisateur (c’est son champ d’action sur la machine). La corrélation graduelle inverse des profondeurs -investissement affectif esthésique + dynamique spatio-temporelle minimales (/rétif/) ; 

investissement affectif apathique + dynamique spatio-temporelle maximale (/maniabilité/)- se manifeste par la répartition spatiale des composants autour du corps central angulaire. Le bac à eau, une fois rempli et inséré à l’arrière de la machine, signale le premier temps de l’action. Le café liquide sort du bec verseur positionné de l’autre côté, à l’avant de la machine, devant l’utilisateur-consommateur. C’est le dernier temps de l’action, le résultat. L’eau et le café liquide sont les deux instances mobilisant une esthésie maximale pour une maniabilité minimale lorsque la machine est en marche. C’est le parcours de transformation de l’eau en café dont le processus de réalisation est caché dans le corps central de la machine situé au milieu de ces deux points d’entrée et de sortie. Les éléments opaques prennent alors le relais lors de la mise en route de la machine. L’utilisateur, pour faire son café, doit soulever, abaisser, actionner différents éléments opaques fixés à la machine.

3.5. Deux types de parcours
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Schéma Tensif applicable à l’objet Pixie.

Nous remarquons que dans le schéma pathémique canonique ci-dessus, la corrélation graduelle converse des profondeurs de saisie et visée (symbolisée par la flèche croissante) est à mettre en relation avec la force centrifuge des éléments de la machine Pixie. Plus les éléments sont au centre de la machine, plus ils sont compacts -rétifs et émotions apathiques- (comme le suggère la présence du corps central angulaire), plus ils sont à la périphérie, plus ils se déploient -maniabilité et émotions esthésiques élevées-.

Un parcours centrifuge :

Le parcours centrifuge de la machine Pixie de Nespresso.

 

La corrélation graduelle inverse des profondeurs peut être mise en relation avec le programme narratif d’utilisation de la machine Pixie (parcours linéaire). Les éléments rétifs mobilisant une émotion esthésique sont placés en début et en fin de parcours de la réalisation du café (bac à eau à l’arrière de la machine et bec verseur à l’avant), et ceux mobilisant une apathie avec une maniabité plus élevée se situent entre ces deux éléments, au milieu de parcours de création de la boisson café et donc au centre du programme narratif d’action.

Un parcours linéaire :

Le parcours linéaire de la machine Pixie de Nespresso.

Références et notations :

[1] Cette comparaison est à faire avec prudence, car il n’y a pas de certitude sur l’antique fonction de la Bocca della Verità : fontaine ou bouche d’égout…

[2] Plusieurs consommateurs sur des sites de magasins tels que Darty, Boulanger, Fnac relèvent cet inconvénient. Le bruit est également pointé du doigt sur des sites test-consommateurs comme « TopCafetière.fr », « lesnumeriques.com », « machineacafe.net ».